Créé en 1898 par la Section vaudoise de la Société d’étudiants de Zofingue, le prix est remis tous les trois ans à un auteur suisse d’expression française. Les préoccupations morales et intellectuelles ainsi que les grands courants artistiques qui ont traversé le XXe siècle figurent en filigrane dans les ouvrages couronnés par le prix, illustrant ainsi sa proximité de l’actualité et de l’histoire de la littérature francophone en Suisse. Si ce prix est resté longtemps la seule récompense littéraire réservée à des auteurs romands, son prestige a eu quelque peu à souffrir auprès du grand public de la multiplication des distinctions littéraires créées au nom d’entreprises, collectivités publiques ou personnalités régionales. Mentionnons pour mémoire que si les récompenses littéraires trouvent leurs origines au XVe siècle, les grands prix littéraires sont, eux, contemporains du Prix Rambert (Prix Nobel : 1901, Prix Goncourt : 1903, Prix Fémina : 1904, Prix Pulitzer : 1917, Prix Renaudot : 1925).

Eugène Rambert

Plus d’informations sur le prix

Les Origines du Prix

Dans les années qui précèdent la création du Prix Rambert en 1898, la vie littéraire est intense au sein de la Section vaudoise de Zofingue, devant laquelle des auteurs tels qu’Henri Warnery, Samuel Cornut ou Eugène Rambert lui-même présentent leurs propres textes. A la mort d’Eugène Rambert en 1886, la Section vaudoise de Zofingue décide d’honorer sa mémoire. Actif de 1849 à 1853, il était toujours resté très attaché à Zofingue. Poète des Alpes et poète national, il est l’auteur d’œuvres représentant parfaitement ce que les Zofingiens de l’époque demandent à la littérature. Le projet d’érection d’un monument écarté, il fut décidé d’attribuer une distinction littéraire portant le nom de Rambert. Le règlement d’origine stipule que « le prix (alors de chf 1’000.–) sera alloué à l’ouvrage qui, écrit par un Suisse et en français pendant les trois années précédant la collation du prix, aura été jugé le plus méritant par le Jury, quelle que soit la matière traitée, pourvu que le travail ait une valeur littéraire ».
C’est en 1903 que le prix est décerné pour la première fois. Il est attribué à titre posthume à Henri Warnery pour son ouvrage intitulé Le Peuple vaudois. Depuis lors, le prix a été remis régulièrement tous les trois ans, avec une seule exception entre 1915 et 1920, du fait du premier conflit mondial. Au total, quarante-sept ouvrages de trente-neuf écrivains ont été couronnés, car le prix a été partagé cinq fois et, dans quatre cas, décerné à plusieurs ouvrages du même auteur. C.F. Ramuz a été primé deux fois, de même que Pierre Kohler.

Diversité des œuvres primées

Parmi les quarante-sept ouvrages récompensés (Liste des lauréats), on compte un récit de voyage, deux essais, deux pièces de théâtre, sept œuvres de critique ou d’histoire littéraire, neuf recueils de poèmes et dix-neuf romans. Cette énumération appelle quelques remarques. Tout d’abord, on doit noter l’absence de toute œuvre philosophique ou théologique. De même, la présence d’œuvres critiques ou d’essais est fort discrète. Il faut souligner le soin que le jury a mis à retenir d’abord des œuvres de création privilégiant cette facette de l’activité littéraire au détriment d’œuvres de commentaire ou de réflexion, dont la littérature romande n’est pourtant pas avare. Outre le fait que, du point de vue stylistique, ce genre de publication ne brille pas toujours par des qualités de type littéraire, doit-on voir là un certain refus des jurys, composés d’universitaires, de couronner des ouvrages dont le caractère de recherche est particulièrement accentué ?

On remarque ensuite que le seul auteur à être reconnu sans aucun doute comme un homme de théâtre par les jurys successifs fut René Morax. En revanche, le roman, très fortement représenté parmi les ouvrages récompensés, reste l’un des genres les plus prisés de la littérature contemporaine et que les auteurs romands affectionnent d’autant plus qu’il leur permet de se raconter d’une façon déguisée. La poésie est également bien représentée, même si la plupart des œuvres poétiques couronnées l’ont été après 1940. Cette concentration poétique dans le temps est significative. La Suisse romande est en effet tardivement parvenue à la maturité poétique et ce n’est qu’à la suite de Ramuz que les premiers grands poètes ont publié des œuvres de qualité.

Soulignons enfin que, parmi les auteurs romands, les plus célèbres ont été récompensés non pas une fois unanimement reconnus, mais du temps de leurs premiers écrits. Le Prix Rambert a su être « un prix littéraire » et couronner, souvent au début de leur carrière, les écrivains les plus remarquables. Avant 1915, les critères des membres du jury étaient encore les reflets du XIXe siècle : les valeurs morales, patriotiques et non esthétiques étaient au premier plan. Cependant dès 1912, avec les prises de position d’Edmond Gilliard et la remise du prix à C.F. Ramuz, les préoccupations littéraires reviennent au premier plan. Lorsque Ramuz reçoit le prix, il est déjà bien connu dans le monde des lettres romandes, mais peine à s’imposer auprès du grand public, les lecteurs se montrant réticents devant l’aventure spirituelle d’un artiste qui s’engage totalement dans ses livres. Cette nouvelle orientation se confirme en 1920 et l’emporte définitivement en 1923, date du deuxième couronnement de Ramuz.

Dès 1938, la remise du prix fait l’objet d’une séance publique, au cours de laquelle les rapporteurs, puis les lauréats parlent de l’essence même du fait littéraire et apportent ainsi leur contribution à la réflexion sur la littérature. Avec le couronnement de Denis de Rougemont, le provincialisme qui marquait jusque-là les ouvrages primés s’estompe et le prix s’ouvre aux problèmes que se posent tous les grands écrivains du XXe siècle. L’expression littéraire a définitivement tourné le dos aux valeurs patriotiques ; elle doit donner au lecteur une certaine conscience et une idée de la mission de l’intellectuel dans le monde. Elle n’est plus l’émanation raffinée d’une idée morale ou un simple jeu esthétique, mais elle engage l’écrivain tout entier dans son époque. Le jury, tout en couronnant cette nouvelle tendance littéraire, garde néanmoins à l’esprit le souci de la nécessité de la qualité formelle. Cette nouvelle période est marquée par l’effacement d’Edmond Gilliard et l’influence grandissante au sein du jury de personnalités comme Georges Nicole, Georges Anex, André Rivier ou André Desponds.

En 1944, avec le couronnement de Jacques Mercanton, et en 1947 avec celui de Pierre-Louis Matthey, la fonction de la critique, tend à se préciser. L’art littéraire, la poésie, le roman naissant du désir profond que l’homme éprouve à connaître le secret de sa destinée, la critique éclaire l’œuvre examinée mais surtout celui qui l’analyse. En 1959, le jury n’est plus arrêté comme quelques années auparavant par la nouveauté d’une technique littéraire et couronne le « Nouveau Roman » en choisissant Robert Pinget comme lauréat. Avec Jean Starobinski en 1965, on retrouve l’idée que la critique est une œuvre à part entière, parce qu’elle possède elle aussi une part de création. Le jury récompense pour la première fois en 1968 un récit de voyage : Japon de Nicolas Bouvier. Et cette tendance de découverte va se renforcer. Depuis les années 1960, de nombreux jeunes écrivains de talent s’affirment ; le Prix Rambert n’est pas destiné aux valeurs consacrées, si l’on observe les choix du jury depuis une trentaine d’années.

Il est moins aisé de cerner les contours du continent littéraire depuis le début des années 1970. Les problèmes de société deviennent une source d’inspiration explicite d’une littérature exprimant notamment un certain malaise. Le poids de l’Histoire devient plus écrasant et les justifications de la culture sont d’autant plus difficiles. En couronnant Jean Vuilleumier en 1974, le jury subit l’influence, peut-être inconsciente, du mal de vivre de la jeunesse de la fin des années 1960, qui souffre entre autres de « villes de grande solitude ». Jean-Marc Lovay (primé en 1977 pour Les Régions céréalières) participe de l’atmosphère turbulente des années de contestation en évoquant une quête initiatique tout comme Claude Delarue en 1983 avec L’Herméneute. Etienne Barilier, romancier de la recherche de l’harmonie et de l’identité, propose en 1980 un récit épistolaire présentant une analyse quasi expérimentale des illusions et des révoltes humaines (Prague). Ce choix montre que les préoccupations du jury sont en adéquation avec les réflexions de l’actualité, sans négliger les soucis formels.

En 1986, Anne-Lise Grobéty a su convaincre le jury par la modernité de sa technique du récit ; ses convictions féministes et son positionnement à gauche de l’échiquier politique auraient certainement rebuté les jurys des premières années du Prix Rambert. Pourtant, ces dernières années, le jury a souvent primé des femmes : en 1998, il décerne un prix spécial, pour fêter le centenaire du prix, à Yvette Z’Graggen ; en 2001, c’est Corinne Desarzens qui reçoit le prix pour Bleu diamant. Enfin, après Marielle Stamm en 2007 pour L’Œil de Lucie, c’est Pascale Kramer, genevoise d’origine et parisienne d’adoption, qui a reçu le dernier prix en 2010 pour L’Implacable Brutalité du réveil. Ce sont non seulement l’acuité des descriptions et son écriture ciselée qui ont convaincu le jury, mais aussi le regard qu’elle porte sur une société dont le rêve s’effrite. A cet égard, ce dernier Rambert est exemplaire de la sensibilité d’un jury toujours attentif aux tendances de la littérature romande et francophone, et cela depuis plus d’un siècle.

Le dernier lauréat

Le prix Eugène Rambert 2025 est décerné à Julien Sansonnens pour Agnus Dei.

La cérémonie publique de remise du prix aura lieu le jeudi 25 septembre 2025 à 18h30 à la Blanche Maison (av. de Tivoli 28, à Lausanne).

L’avis du jury
Soudain, la lourdeur du monde s’abat sur nos épaules : le livre est ouvert. « Comment justifier l’usage d’un verbe à la précision si cruelle?», se dit-on, tandis que se remplissent les verres de Marcel, austère forgeron reclus de corps comme d’esprit dans ce terrible village de la Broye fribourgeoise.
Ce que l’on nomme terrible, depuis le plaisant confort de notre vingt et unième siècle, n’est pourtant rien de plus qu’une réalité qui fut celle des années trente, puis de la Mobilisation. Et si l’on pouvait croire, que la brillante narration qu’offre Julien Sansonnens d’un dramatique « fait divers » n’aborde qu’un fait anecdotique d’une époque désormais révolue, il n’en est malheureusement rien.
Aux côtés de Jeanne-Sarah, l’épouse de Marcel, se dévoilent les pigments tragiques d’un tableau ethnoloique sans appel. Celui d’un village, d’un drame et enfin d’un couple déchiré par le poids d’une issue inéluctable. Pourtant, les versets d’évangile parsemant l’ouvrage ne sont pas les seules tentatives d’élévation face à la noirceur implacable d’une âme humaine que tout espoir a abandonnée. L’entraide autour de Jeanne-Sarah et les conseils vains du curé à Marcel C. ne peuvent endiguer le fatalisme qui engloutit les personnages, jusqu’à la scène fatidique où mène l’accélération du texte, nous laissant haletants. La sobriété de cette plume, que l’auteur emploie au service d’une écriture crue et ciselée, dévoile dans ce cinquième roman de Julien Sansonnens le cynisme d’un jugement à la franchise aiguisée, pour nous quitter, seulement cent quatorze pages plus loin, ébahis, stupéfaits, bouleversés.
Publié aux éditions de l’Aire, Agnus Dei frappe le lecteur par un réalisme aussi brutal que sans fard.

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